Friday, 13 April 2012

Auteurs et dictateurs / Authors and dictators

La Traductrice
Tal Al-Mallouhi
    


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Tombé par hasard cet après-midi en librairie sur La Traductrice d’Efim Etkind (traduit du russe par Sophie Benech, Editions Interférences, 2012). Ca se lit en un quart d’heure. C’est l’histoire vraie de Tatiana Gnéditch, une universitaire arrêtée à Leningrad par le NKVD en 1945 et condamnée à la prison et aux camps. Huit années pendant lesquelles, grâce à la bienveillance d’un « commissaire-interrogateur » éclairé, elle traduisit le Don Juan de Byron. De l’art comme outil de résistance à l’oppression.
Coïncidence : alors que le régime syrien vient d’assassiner 10 000 de ses ressortissants, le « comité des écrivains en prison » de PEN International nous rappelle le sort fait à Tal Al-Mallouhi, étudiante, poétesse et blogueuse de 20 ans, arrêtée à Homs et condamnée à 5 ans de prison : http://www.pen-international.org/wp-content/uploads/2012/03/2012-Womens-Day-Action-Final-Fr.pdf
Une coïncidence ne venant jamais seule : le 17 février dernier, le président russe Medvedev a remis la médaille Pouchkine à Ali Ukla Ursan, écrivain et poète syrien, zélateur de M. Assad, antisémite notoire, et apologiste des attentats du 11 septembre (il a notamment déclaré avoir « respiré avec soulagement, comme jamais [il] n'avai[t] respiré avant » lorsque les tours jumelles se sont effondrées). Cela, selon M. Ganichev, président de l’Union des écrivains de Russie, « est son affaire. Nous sommes reconnaissants qu’il s’intéresse à la culture russe. La politique, c’est autre chose. »
*
I came across Efim Etkind’s The Translator in a bookshop this afternoon – a new French translation from the Russian. It is the true story of Tatyana Gnedich, an academic who was arrested by the NKVD in Leningrad in 1945 and spent eight years in a prison camp. She only survived translating Byron’s Don Juan – a benevolent commissar having provided her with the book.
Coincidentally, as the Syrian regime is murdering its own people, PEN International is calling our attention to the fate of Tal Al-Mallohi, a 20-year-old student, poet and blogger who was arrested in Homs and sentenced to 5 years imprisonment: http://www.pen-international.org/wp-content/uploads/2012/03/2012-Womens-Day-Action-Final-Fr.pdf
And on 17th February, Syrian writer and poet Ali Ukla Ursan was bestowed with the Pushkin Medal by Russian President Medvedev. Ursan, an anti-Semite who supports the Assad regime, wrote that he had “breathed in relief as [he] had never breathed before” when the World Trade Center towers collapsed on 9/11, to which Mr Ganichev, the chairman of the Russian Writers Union, reacted by saying that “this is his own business. We are grateful that he was interested in the Russian culture. Politics is a different matter.”

Tuesday, 10 April 2012

Israel, Günter Grass

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Le gouvernement israélien a annoncé avant-hier que Günter Grass (prix Nobel 1999) était interdit de séjour dans le pays. La raison : un poème dénonçant la puissance nucléaire israélienne comme une menace pour la paix, publié par l’écrivain dans plusieurs journaux simultanément, dont la Süddeutsche Zeitung pour le texte original en allemand. On trouvera dans la presse française et internationale le poème lui-même, et de nombreux commentaires sur la polémique suscitée. Deux réflexions d'ordre littéraire :
1. Le texte de Grass, manifestement rédigé à la va-vite, est de la mauvaise poésie. Le poème est entièrement "traduisible" au sens que Coleridge donnait au mot, c'est-à-dire que tout ce qui y est dit pourrait être dit en prose avec autant d’efficacité. C’est dommage, car la poésie peut apporter une réelle plus-value cognitive à la prose non littéraire, mais il faut pour cela que les images, les rythmes, les sons, fassent sens par eux-mêmes et en rapport aux idées du poème. Sur ce point, je recommande la lecture (au moins l’introduction) de Understanding Poetry de Brooks et Warren (1938, à ma connaissance non traduit en français, ce qui est stupéfiant).
2. La poésie contemporaine (dont je ne suis pas spécialiste) ne s’intéresse peut-être pas assez aux grandes questions sociales, politiques, pourquoi pas écologiques, de notre époque. Certes, on ne peut pas réécrire Les Châtiments tous les dix ans, mais il me semble qu’une longue tradition de poésie engagée s’est tarie, du moins en Europe et en Occident, ces trente dernières années, et que cela coïncide avec une indéniable marginalisation de la production poétique. Je ne vois pourtant aucune raison qui pourrait empêcher une poésie engagée de haute teneur esthétique de renaître, qui contribuerait peut-être à refaire de la politique un enjeu passionnant (qui suscite de réelles passions), et de la poésie un art qui compte.
Plus que jamais, évidemment, vos commentaires sur le fond comme sur la forme sont les bienvenus…
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Israel has declared Günter Grass persona non grata following the publication of a poem in which the 1999 Nobel Prize winner said that the country’s nuclear capacity was a threat to world peace. The poem and numerous subsequent comments can be read in the international press. The row can be seen as another opportunity to explore the relationships between literature and politics.
Let’s be honest–Grass’s poem is bad poetry. It is, to use Coleridge’s concept, perfectly translatable in prose ‘without injury to the meaning,’ which only proves it is not poetry. It is a shame, as ‘poetry gives us knowledge’ (Brooks and Warren, Understanding Poetry) when the sounds, the rhymes, the images and the statements of a poem combine to carry meaning through form.
It also seems to me that contemporary poetry (at least in Europe over the past 30 years) has somewhat turned its back on a long tradition of political and social commitment. As a result, for the common reader poetry is now an elitist art form. There is no reason why it could not be popular again–in the best sense of the term–and possibly revive people’s interest in politics at the same time. If other (and better) poets follow suit, then maybe Günter Grass’s poem will serve that purpose.
Comments on form and meaning are obviously welcome!

Monday, 2 April 2012

When Stephen Fry Met Lord Byron

Stephen Fry as Lord Byron in Turkish Dress
One of my most vivid memories is that day in mid-August when I visited the Athenian Acropolis in the scorching heat of the early afternoon hours. There were about 3,000 other tourists there, all fighting hard to shelter in the shade of the only tree that grows on top of the hill. Is it my imagination, or did some of us actually climb it? I was reminded of this yesterday when Stephen Fry repeated his belief that the Elgin marbles should be returned to the Parthenon (see http://www.guardian.co.uk/artanddesign/2012/apr/01/stephen-fry-elgin-marbles-greece). Much has been said on the issue, and readers will easily find books and articles to help them form their opinions.
What the readers may not be aware of, is that the British actor got enthusiastic support from fellow Cambridge alumnus Lord Byron, who was quick to post a reminder on his heavenly blog (I want to believe that bipolar I disorder is recognised as extenuating circumstances and that they let him into Heaven) that he had been the first to react, back in 1816:

Dull is the eye that will not weep to see
Thy walls defaced, thy mouldering shrines removed
By British hands, which it had best behoved
To guard those relics ne’er to be restored.
Curst be the hour when from their isle they roved,
And once again thy hapless bosom gored,
And snatch'd thy shrinking gods to northern climes abhorred!

Byron also wrote: “I opposed, and will ever oppose, the robbery of ruins from Athens, to instruct the English in sculpture (who are as capable of sculpture as the Egyptians are of skating).” Er… yes, thank you George. He concluded his paragraph beautifully: "The ruins are as poetical in Piccadilly as they were in the Parthenon; but the Parthenon and its rock are less so without them. Such is the poetry of art." 
Byron did not know he would die in Greece eight years later, after travelling there to fight for the country’s independence. Stephen Fry said the London 2012 Olympic Games are an opportunity ‘to redress a great wrong.’ After two hundred years, the debate is only just starting.

NKM et les pieds de cochon

Coming soon: an article for my English-speaking readers!


Nathalie Kosciusko-Morizet


Pied de cochon de Sainte-Menehould

 Lors d’une émission de radio l’autre jour, un auditeur demande à Nathalie Kosciusko-Morizet, porte-parole de campagne de Nicolas Sarkozy, et ministre des Transports jusqu’à très récemment, si elle sait combien coûte un ticket de métro. « 4 euros », répond-elle. Le vrai prix est 1,70 euros. L’auditeur de se gausser. Les histoires de ce genre sont légion : en 2007, un candidat aux primaires républicaines aux Etats-Unis, Rudy Giuliani, à qui on avait demandé le prix du litre de lait, avait répondu « 1 dollar 50 ». En moyenne à l’époque, c’était le double. Faut-il leur en tenir rigueur ? Disons que ça fait évidemment mauvais effet. Mais pour être franc, je ne connaissais pas non plus la réponse. Je n’ai pas acheté de ticket à l’unité depuis des années, et d’ailleurs à Mulhouse on prend plus souvent le tram que le métro : NKM aurait pu répondre à l’auditeur qu’il s’agissait là d’une question bien parisienne…
Cela me rappelle une anecdote qui montre que ce genre de question piège peut se retourner contre son auteur. Lors d’une réunion publique, un électeur d’une circonscription rurale voulut piéger Lady Astor (la première femme à siéger au parlement britannique en 1919) en lui demandant : « Combien de doigts de pied ont les cochons ? » Ce à quoi elle aurait répondu : « Enlevez vos chaussures et comptez. » Evidemment, les temps ne sont plus à ce genre de répartie, surtout en période électorale, et les questions ne sont pas de même nature. Tout de même : NKM a préféré dire n’importe quoi plutôt que « je ne sais pas » ; c’est qu’elle a estimé que le coût politique d’une possible erreur grossière était moindre que l’aveu d’une ignorance somme toute pardonnable, et ceci me tracasse. Les réactions outrées sur la blogosphère se sont multipliées : quelle incompétence ! quelle ignorance du quotidien du bon peuple ! Or, exiger de la ministre des Transports qu’elle connaisse au jour le jour le prix du ticket de bus me semble relever de deux choses :
1. d’une idolâtrie du « mode de pensée ou de connaissance parcellaire, compartimenté, monodisciplinaire, quantificateur » (Edgar Morin). Or, une politique des Transports, ce n’est pas essentiellement le prix du ticket, mais bien plutôt, par exemple, une vision écologique (quels modes de transport privilégier ?), sociale (quel modèle de développement urbain ?), voire éthique (débat sur les systèmes de transport intelligent)… autant de questions sur lesquelles NKM, que je sache, n’a pas été interrogée.
2. d’un fétichisme de la proximité dans le champ politique. Or, une ministre n’est pas un maire. Il ne s’agit pas de faire des gouvernants des demi-dieux, mais enfin, il se trouve que c’est l’un des ressorts du populisme d’ériger la proximité en valeur cardinale ; et les partis modérés, ou au discours traditionnellement rationnel, de courir derrière… Non, les ministres ne prennent pas le métro (sauf en campagne électorale !), et ne vivent pas dans des deux pièces à Bobigny. Y vivraient-ils, on leur reprocherait d’être coupés des réalités de la vie rurale en Lozère… ou aux alentours de Sainte-Menehould.

Thursday, 29 March 2012

Dickens for president!

(Version française plus bas)
How much tax should the wealthy pay? Last week George Osborne announced the British government’s decision to cut the top tax rate to 45%. At the same time in France, Socialist frontrunner François Hollande said he wanted 75% tax on top earners. His right-wing opponents said this would spark an exodus, but Charles Dickens rushed to his aid satirising the menace and using Hollande’s concept of a “patriotic” move:
“[Coketown] had been ruined so often, that it was amazing how it had borne so many shocks. Surely there never was such fragile china-ware as that of which the millers of Coketown were made. Handle them never so lightly, and they fell to pieces with such ease that you might suspect them of having been flawed before. They were ruined, when they were required to send labouring children to school; they were ruined when inspectors were appointed to look into their works; they were ruined, when such inspectors considered it doubtful whether they were quite justified in chopping people up with their machinery; they were utterly undone, when it was hinted that perhaps they need not always make quite so much smoke. Besides Mr. Bounderby's gold spoon which was generally received in Coketown, another prevalent fiction was very popular there. It took the form of a threat. Whenever a Coketowner felt he was ill-used-that is to say, whenever he was not left entirely alone, and it was proposed to hold him accountable for the consequences of any of his acts-he was sure to come out with the awful menace, that he would ‘sooner pitch his property into the Atlantic.’ This had terrified the Home Secretary within an inch of his life, on several occasions.
However, the Coketowners were so patriotic after all, that they never had pitched their property into the Atlantic yet, but, on the contrary, had been kind enough to take mighty good care of it. So there it was, in the haze yonder; and it increased and multiplied.”
Charles Dickens, Hard Times

A combien faut-il taxer les plus riches ? Le gouvernement britannique vient d’annoncer une baisse du taux de la tranche supérieure, de 50 à 45%. En France, François Hollande propose 75% au-dessus du million ; la droite agite le spectre de l’exil fiscal. Charles Dickens s’en mêle, raillant la menace d’une fuite des capitaux, et parlant, avec Hollande, de mesure « patriotique » :
« La ville avait été ruinée si souvent, que c’était merveille qu’elle eût résisté à tant de secousses. Certes on n’a jamais vu d’argile à porcelaine plus fragile que celle dont se trouvaient pétris les manufacturiers de Cokeville. On avait beau les manier avec toutes les précautions possibles, ils mettaient tant de complaisance à tomber en morceaux, qu’on ne pouvait s’empêcher de croire qu’ils étaient fêlés depuis longtemps. Ils étaient ruinés, disaient-ils, lorsqu’on les obligeait à envoyer à l’école les enfants des fabriques ; ils étaient ruinés, lorsqu’on nommait des inspecteurs pour examiner leurs ateliers ; ils étaient ruinés lorsque ces inspecteurs mal appris exprimaient, dans leurs scrupules, le doute que les filateurs eussent le droit d’exposer les gens à être hachés menu dans leurs machines ; ils étaient perdus sans ressource, lorsqu’on se permettait d’insinuer qu’ils pourraient, dans certains cas, faire un peu moins de fumée. Outre la cuiller d’or de M. Bounderby, qui était généralement acceptée dans Cokeville, il existait une autre fiction assez répandue parmi les manufacturiers. Elle se présentait sous forme de menace. Dès qu’un Cokebourgeois se croyait maltraité, c’est-à-dire dès qu’on ne le laissait pas tranquille et qu’on proposait de le rendre responsable des conséquences d’un seul de ses actes, il ne manquait jamais de faire entendre cette terrible menace : « J’aimerais mieux jeter mes biens dans l’océan Atlantique. » Plus d’une fois le ministre de l’intérieur en avait tremblé des pieds à la tête.
Les Cokebourgeois, malgré tout, se montraient si bons patriotes, que loin de jeter leurs biens dans l’océan Atlantique, ils avaient au contraire la bonté d’en prendre le plus grand soin. La ville était toujours là, sous son halo de brouillard qui ne faisait que croître et embellir. »
Charles Dickens, Les Temps difficiles

Wednesday, 28 March 2012

A meeting with/Rencontre avec Gilda Piersanti

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Samedi dernier, rencontre à Dijon avec Gilda Piersanti, l’auteur de polars. Certains d’entre vous l’auront lue, ou vu récemment Hiver rouge sur France 2, avec Patrick Chesnais et Jane Birkin, d’après son roman Rouge abattoir. Séance de dédicaces dans une librairie. Elle s’installe, et personne ne l’abordant encore, j’en profite pour engager la conversation. Elle s’intéresse à mes lectures policières ; je cite des noms, essaye d'avoir l'air intelligent, accuse mentalement le pommard du déjeuner. Elle souligne la variété des styles sous cette appellation de « polar » : « Aujourd’hui, tout le monde veut écrire des polars, dit-elle malicieusement, mais ce n’est pas un genre unifié ». Elle attribue le succès des Scandinaves à l’émulation provoquée par une ou deux figures de proue. Je l’interroge sur l’idée que le polar, plus que d’autres genres littéraires, est un reflet de la société et permet d’en comprendre les mécanismes (heu, oui… je pense concourir pour la question bateau de l’année). Elle rattache cette idée à une tradition française, mais ne pense pas qu’il s’agisse d’une réalité universelle (même s’il me semble que de ce point de vue les Scandinaves ne sont pas en reste…). J’apprends avec étonnement que son premier roman, écrit vers l’âge de 20 ans, et jamais publié, était un roman « sur rien, sans intrigue », dans une veine philosophico-littéraire alors à la mode (années 70). Elle raconte cela avec humour. J’aime assez l’idée que l’écriture de polars soit l’aboutissement d’une réflexion esthétique ; pas mal pour un « mauvais genre » ! Elle a vu et aimé Borgen. Je lui recommande The Killing, dont j’ai ingurgité les saisons 1 et 2 en quelques semaines depuis janvier. Wonderland est son dernier roman ; elle écrit un mot très amical en guise de dédicace, d’une écriture ample et belle, à l’encre rouge.

I met crime fiction author Gilda Piersanti in Dijon, Burgundy, last Saturday. She was signing her latest novel, Wonderland, at “Lib de l’U” bookshop. I was there early enough to enjoy a casual talk with her. She asked about my readings, and pointed out that crime fiction, which is so popular with writers and readers today, is by no means a unified genre. She said the talent of a few leading authors emulated by followers could explain the success of Scandinavian crime fiction. I asked her whether she believed that crime fiction was a means of understanding society (anyone heard of some Trite Question Competition I could enter? Please use Comments section) and she said that this was mostly a French literary trend (although, IMHO, this is also a very Scandinavian, and probably European, one). I was happily surprised to learn that her first (unpublished) novel was “a book about nothing and without a plot,” as she merrily described it. She wrote it in her early 20s in the context of fashionable literary/philosophical theories she now jokes about. I like the idea that writing popular crime novels (whatever the adjective means) can be the result of some aesthetic maturation. She enjoyed Borgen. I recommended The Killing to her (I’ve been obsessed with it lately and watched seasons 1 and 2 in five weeks. Could this account for the four pounds I’ve put on?) She signed a copy of Wonderland in a large, beautiful handwriting, and (of course) in red ink.

Friday, 23 March 2012

Merah le clown / Merah the Clown



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Quelques mots sur un roman de Salman Rushdie, Shalimar le clown, que j'avais lu à sa sortie et que l'actualité me rappelle brusquement. Je lis Rushdie avec intérêt depuis longtemps, ayant consacré mon premier travail de chercheur en culottes courtes (un mémoire de maîtrise, on ne disait pas master à l’époque) à deux de ses romans. Avant cela, l’affaire des Versets Sataniques avait évidemment contribué, avec la chute du Mur et la lutte contre l’apartheid, à l’édification politique de ma génération. Shalimar date de 2005 ; Nicolas Sarkozy n’était pas encore président de ce côté-ci de l’Atlantique ; George W. Bush l’était encore de l’autre : It was the best of times, it was the worst of times. Le roman commence par l’assassinat d’un ancien ambassadeur des Etats-Unis ; le meurtrier est Shalimar, la suite du roman nous raconte en un long flash-back son parcours, l’enfance au Cachemire, les aléas de la vie, les déceptions amoureuses, le basculement dans le terrorisme, les camps d’entraînement en Afghanistan et au Pakistan… Voyez-vous où je veux en venir ? L’avocat de Merah nous assure que son client avait « le visage d’un ange ». Le narrateur décrit Shalimar comme « le plus beau garçon du monde ». Bien des choses séparent évidemment les deux personnages ; une fois encore, cependant, il apparaît qu’un roman nous éclaire mieux sur le monde que tel reportage racoleur ou duel de polémistes sur une chaîne du câble. Et la prose de Rushdie, magnifique, vaut à elle seule la lecture.
 
Just a few words today-after Mohamed Merah, the Toulouse killings suspect, was shot by police-on Salman Rushdie’s Shalimar the Clown. I’ve been reading Rushdie since I was at University, and the fatwa following the publication of the Satanic Verses was a landmark, along with the Fall of the Berlin Wall and the struggle against apartheid, in the political education of my generation. Shalimar came out in 2005. Nicolas Sarkozy was not president yet; George W. Bush still was on the other side of the pond: It was the best of times, it was the worst of times. The novel starts with the assassination of a former US ambassador; the life of Shalimar, the murderer, is then told from his happy childhood in Kashmir to his unhappy love affair with the ambassador’s illegitimate daughter, and to his training as a Jihad fighter in Afghanistan and Pakistan-just like Merah. Merah’s lawyer said that his client had “the face of an archangel,” and the narrator in the novel that Shalimar was “the most beautiful boy in the world.” They differ on many points, but once again a novelist’s insight proves more enlightening than most TV debates or politicians’ reactions. And Rushdie’s magnificent prose is by itself sufficient reason to read the novel.

Tuesday, 20 March 2012

Crimes



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Face aux crimes perpétrés à Toulouse et Montauban ces jours derniers, il est une chose que chacun peut faire pour tenter de comprendre : lire des romans. Car il est vrai que la littérature est une modalité de la connaissance. Je recommande pour la circonstance les polars de Fajardie, par exemple Tueurs de Flics, Sniper, Full Speed. On n'y trouvera pas, bien entendu, la clé des meurtres qui font la une ; mais une réflexion utile en cette heure sur la société, la politique, la violence.
Pour ceux qui ne connaissent pas Fajardie, voir l'article que lui a consacré Le Point à sa mort en 2008 : http://www.lepoint.fr/actualites-societe/2008-05-05/l-ecrivain-frederic-h-fajardie-s-est-eteint/920/0/243237


France is in a state of shock after a series of connected murders in the South West of the country: a rabbi, three soldiers of North African and Carribbean origins, and three Jewish children. It is my belief that literature is one of the forms of knowledge, and the reading of novels can help us understand society, politics, and what shakes the world. I recommend Fajardie's Tueurs de Flics, Full Speed and Sniper. Two of his short stories are also available in a bilingual edition: Short Stories in French, New Penguin Parallel Text.

Monday, 19 March 2012

Vers une Europe des micro-nations ? Towards the break-up of Europe?

Orkney Islands, August 2011 / Iles Orcades, août 2011
(Faire défiler vers le bas pour la version française)
When they started talking about Scottish independence again last summer, I was in the Highlands and I thought that if Scotland did become independent, Highlanders might well be tempted to claim more autonomy for themselves... Well, have a look at this article in today's Guardian: http://www.guardian.co.uk/uk/scotland-blog/2012/mar/19/islanders-threaten-salmond-independence-plans
In this globalised world dominated by China and the US, Europe should strive to become more, not less, united.


Quand les pourparlers sur le référendum écossais sont entrés dans le vif du sujet l'été dernier, j'étais justement dans les Highlands et sur les îles Orcades, et j'ai tout de suite pensé que si l’Écosse devenait indépendante, il ne se passerait pas 10 ans avant que les Highlands dénoncent le mépris des bureaucrates d’Édimbourg et réclament à leur tour plus d'autonomie... Je ne croyais pas que l'histoire me donnerait raison si vite. Voir l'article du Guardian d'aujourd'hui :
http://www.guardian.co.uk/uk/scotland-blog/2012/mar/19/islanders-threaten-salmond-independence-plans
Dans un monde de plus en plus globalisé et dominé par deux mastodontes (Chine, Etats-Unis) nous n'avons pas intérêt à ce que chaque petit coin du continent réclame son bout de souveraineté. Il faut l'affirmer face à la grande centrifugeuse des tentations autonomistes : le salut de l'Europe au XXIe siècle passe par plus d'unité.

Tuesday, 18 October 2011

Neige et philo

Avis à tous les skieurs, surfeurs, fondus de la peuf, barjots du tout schuss, dézingués des barres rocheuses, lugeurs des pistes vertes, amis des bonshommes de neige... On annonce demain et jeudi les premiers flocons sur les Vosges. Vous le sentez aussi, ce petit fourmillement au bout des spatules ? On méditera cette phrase de R. Balibar et C. Duflot dans Philosophie du roman policier : "En philosophie, comme au ski, c'est le hors-piste qui laisse les plus belles traces". L'ami Onfray n'aurait pas dit mieux ; je vous signale au passage que le volume 16 de sa Contre-histoire de la philosophie est dispo en CD depuis le mois dernier.

Tuesday, 11 October 2011

Primaires socialistes : choisir le roi

Extrait de La Morte d'Arthur, de Mallory. Ou comment les barons s'y sont pris pour choisir le nouveau roi... On se demandera bien sûr si le temps des barons du PS est révolu, grâce aux primaires ; et chacun reconnaîtra qui il veut dans cette image d'une reine en pleurs à l'issue de ce premier tour...

"But look ye all barons be before King Uther to-morn, and God and I shall make him to speak. So on the morn all the barons with Merlin came to-fore the king; then Merlin said aloud unto King Uther, Sir, shall your son Arthur be king after your days, of this realm with all the appurtenance? Then Uther Pendragon turned him, and said in hearing of them all, I give him God's blessing and mine, and bid him pray for my soul, and righteously and worshipfully that he claim the crown, upon forfeiture of my blessing; and therewith he yielded up the ghost, and then was he interred as longed to a king. Wherefore the queen, fair Igraine, made great sorrow, and all the barons."